Bilan Stéphane Arcas, témoin actif de la Culture menée par Fadila Laanan.Entretien Marie Baudet
Metteur en scène (il a créé récemment « Bleu Bleu » à l’Océan Nord, et « La Forêt (Opéra) » à la Balsamine) mais aussi auteur et plasticien, membre de Conseildead, né fin 2012 en réaction à la crise visant les aides à la création dans le spectacle vivant, Stéphane Arcas se prononce sur le bilan de la ministre de la Culture sortante.

Fadila Laanan, dit-il, « s’en est pas mal sortie, avec un premier mandat au bilan plutôt positif. Suite aux états généraux, elle a créé des outils. Elle a été bien conseillée et aiguillée ». Puis, vint la crise, l’austérité, et un second mandat beaucoup plus mitigé. « Les grosses structures semblaient devenir la priorité de la ministre; pour les artistes c’est devenu dur. Puis, a émergé ce conflit sur l’aide à la création, cette frustration de la « base » – les créateurs un peu alternatifs, les techniciens. »

Pour ce Français installé à Bruxelles, « la Belgique était synonyme d’initiative, de théâtre partout. Bruxelles était très admirée et renommée comme ville de spectacle vivant. Mais tout ça est en train de disparaître. Les « petits » artistes se sentent oubliés par le ministère. Madame Laanan doit – ou devait – être aussi la ministre des artistes, et pas seulement celle des patrons de grosses institutions. Le théâtre belge francophone était une microéconomie super efficace, qui se casse la gueule parce que, de plus en plus, il a tendance à viser le prestige, à se la péter – à la française. Certains ont trouvé comment ruser avec le système, alors qu’il pourrait être beaucoup plus démocratique « .

Des modèles à repenser

« Ne pas prendre de décision par rapport aux avis du CAD ( Conseil de l’art dramatique) : pour une ministre qui « a des couilles », elle les a un peu perdues…, sourit Stéphane Arcas. Il est arrivé à Fadila Laanan de se planter, mais elle a reconnu son erreur, on a pu discuter, analyser la situation. » Conséquence : « On est de plus en plus nombreux à savoir comment fonctionne le système, de plus en plus présents dans le débat. Si on veut de l’efficacité, il va falloir qu’on fasse partie des rouages de la prochaine majorité. »

Se refocaliser sur l’artistique, avaient conclu les états généraux. « Mais ça a été un peu oublié. Ceux qui sont au centre, actuellement, ce sont les directeurs artistiques, les programmateurs, qui composent leur « menu », dans lequel les artistes se sentent des pantins. C’est ce jeu un peu cynique qu’il faut casser. »

Le petit milieu des arts de la scène, s’il ne se tient pas informé en permanence, est assez réactif, note Stéphane Arcas.

« Actuellement, une pétition circule qui réclame la tenue de nouveaux états généraux du secteur artistique (voir www.conseildead.be) . On a envie d’avoir des gens motivés à l’arrivée du prochain ministre. Ça va vraiment commencer le 26 mai, pour nous. »

Fédérés, les artistes et techniciens du secteur sont vigilants. « Il y a de gros défauts dans le système actuel. Certains théâtres consacrent 15-20 % de leur budget à la communication, et pas plus, voire moins, à l’artistique… Il y a des proportions à revoir, des modèles à repenser. »

Partisan évidemment d’une augmentation substantielle du budget alloué au secteur (bien au-delà d’une réindexation), Stéphane Arcas réfute « la rumeur des salles vides » . Et déplore que les metteurs en scène soient accusés d’être des mauvais payeurs. « Sur les sommes qu’on reçoit du Capt (Conseil d’aide aux projets théâtraux) , 80 à 90 % passent en salaires… Or, le Capt saupoudre, et les théâtres misent sur les projets aidés, l’argent va à l’argent… La réalité du métier, c’est que tout le monde joue sur le fait qu’on est prêts à bosser quasiment gratuitement. »

La base

Qu’attend Stéphane Arcas de la prochaine législature ? « Que l’artiste revienne vraiment au centre. Qu’il reçoive plus directement l’argent. Qu’il soit ainsi en position de négocier. Cela aura un impact sur la création belge francophone. Je ne suis pas du tout pour un milieu culturel géré uniquement par des artistes, mais entre ça et une politique centrée sur le produit culturel, il y a un juste milieu. J’attends du prochain ministre de la Culture qu’il ait une vision artistique plutôt qu’une idée de l’art en termes de production. Les instances d’avis ont pour mission de donner un avis artistique; or, elles se prononcent sur la production. Ça a dévié. On entend de plus en plus : « Vous êtes des petits patrons de PME. » Oui – on l’est un peu devenus, par la force des choses – mais pas que. La base, c’est l’art, quand même. Et on le perd de vue. La notion de l’expérimental dans l’art est à aider; il ne s’agit pas que de miser sur le bon cheval. J’attends du prochain ministre qu’il ait confiance en ses artistes. Parce que l’art, c’est bien plus que des opérateurs culturels. »