Compagnies belges émergentes au Festival Impatience 2015 :

BLEU BLEU de Stéphane Arcas ; POURQUOI ÈVE VIENT-ELLE CHEZ ADAM CE SOIR ? d’Anja Tillberg
Sabine Dacalor

IMPATIENCE S’ENTEND ICI trait de caractère
d’une personne ne pouvant s’empêcher d’agir. Raccourci facile vers l’étymologie grecque
de drâma : action. Entreprendre, telle est la ligne aujourd’hui enseignée, conseillée, au cœur des enseignements d’écoles d’art dramatique. Interpréter certes, agir indéniablement. En 2009, Olivier Py alors directeur du Théâtre de l’Odéon crée, avec le soutien de Télérama, le festival Impatience. L’heureuse aventure se poursuit avec le Centquatre, le Théâtre du Rond- Point, le Théâtre National de La Colline. Laurent Terzieff avait rappelé que le théâtre était «une des dernières expériences qui soit proposée à l’homme pour être vécue collectivement»1. La notion de collectif marque d’une forte empreinte les scènes contemporaines : collectifs d’acteurs, d’auteurs, de metteurs en scène.
De là, la fameuse écriture de plateau, largement expérimentée par la jeune scène belge francophone. Celle-ci entre en scène dès la deuxième édition du festival Impatience en 2010, en grande distinction puisque Fabrice Murgia et sa compagnie Artara, se voient décerner le prix du jury. En 2012, le metteur en scène Christophe Sermet est sélectionné avec MAMMA MEDEA
et le Raoul Collectif épate les spectateurs des Ateliers Berthier de l’Odéon, jurés et amateurs confondus. Double sacre pour leur SIGNAL DU PROMENEUR.

En 2013, Antoine Laubin et sa compagnie De Facto présentent au Rond-Point leur travail de transposition théâtrale d’écrits de Patrick Declerck, DEHORS. Fort du soutien du Théâtre de Vanves où Armel Roussel l’a conduit, Salvatore Calcagno remporte, en 2014, un nouveau prix, celui des lycéens, avec LA VECCHIA VACCA. Pour la 7e édition du festival du théâtre émergent, deux compagnies belges francophones sont choisies parmi de très nombreuses candidatures. Ubik Group et Ad Hominem / Black Flag ouvrent le festival, le premier avec POURQUOI ÈVE VIENT-ELLE CHEZ ADAM CE SOIR ?, le second avec BLEU BLEU. Au début du mois de mai 2015, Hubert Colas a programmé ces deux spectacles pour l’édition toulousaine de son Festival Actoral en collaboration avec les Théâtres Garonne et Sorano.

Le comité de sélection d’Impatience semble s’attacher à une certaine singularité des talents belges francophones. À suivre, si les prochaines éditions
en attestent.

Références et matières

Au départ d’Ubik Group, la rencontre des deux sœurs Tillberg, Anja et Emilia, et de Sylvain Daï. Anja et Sylvain initient le projet POURQUOI ÈVE…? au terme de leurs formations théâtrales à l’ESACT

Au départ, une référence cinématographique aux allures d’oxymore, énoncée et obscure : STALKER d’Andreï Tarkovski, cheminement quasi-mystique d’un écrivain et d’un physicien vers une chambre mystérieuse des désirs. On apprécie dans la création d’Ubik Group un traitement de la temporalité fondé sur la lenteur, l’étirement. Si l’on a vu le lm, on repère quelques échos directs dont un départ de train, on identi e une «zone», lieu mystérieux où la vie demeurerait intacte. Sur le plateau, une boîte vitrée occupant le cadre de scène à l’intérieur de laquelle Adam Krassovski se cloître entouré d’objets hétéroclites, de tubes de caoutchouc, d’une fresque composée de portraits, d’af ches (celle de STALKER précisément).
Assis à sa table, sous une boule à facettes, une tasse de café à la main, Adam livre ses errances métaphysiques, traduit les efforts de son cerveau à refaire sa vie et se demande qui dirige son cerveau. Et l’être et le désir
dans tout cela ? Introspection livrée non sans humour.
Si ce spectacle s’appuie sur des références, il ne les impose pas, il les distille. Eva Dagaran vient troubler par sa présence féminine, par ses questions, les ré exions d’Adam. Couple originel projeté dans un antre post- apocalyptique. Le traitement du son ampli e la référence cinématographique – récit en voix off, fondus au noir – et permet de tenir un public face à un quatrième mur matérialisé par une paroi de verre sur laquelle se re ètent les spectateurs avant la représentation, sur laquelle ruissèle la pluie lorsque l’orage gronde, à travers laquelle nous regardent les acteurs. Adam et Ève, rattrapés par
la banalité, dînent face à face, d’un maigre repas tiède. Eva évoque Tim Leary3, fervent prosélyte du LSD. Pourquoi ne pas retrouver toute sa vie dans un garage après l’avoir enregistrée sur des bandes magnétiques ? L’éphémère du théâtre nous parle d’un rêve à atteindre. «La seule façon d’accepter une image artistique est d’y croire» écrivait Andreï Tarkovski.

POURQUOI ÈVE…? et BLEU BLEU lent la métaphore hallucinogène. Astucieux choix de les programmer ensemble. Avec la création de Ad Hominem, l’imaginaire débridé de Stéphane Arcas permet des fulgurances poétiques. La scène s’ouvre sur un monologue tenu par Nicolas Luçon en équilibre vacillant comme il sait le faire grâce à une diction et un regard perchés au seuil de la psychose. Il est question de solitude et de tristesse causées par la combinaison existentielle d’art, de sexe et de drogue. Prémices du financement participatif, la professionnalisation est ainsi expliquée : produire de la «came» pour financer l’art. Postulat de départ pour parler d’une génération dite sacrifiée, spectatrice de la guerre du Golfe et de l’officiel suicide de Kurt Cobain, d’une génération qui cherche des concepts sexys, qui pointe la désinformation, les dérives de la consommation. Des êtres en quête de BLEU BLEU, d’un bleu profond, intense jusqu’au bout de la nuit, dans l’attente d’une vague immense qui submergerait la matière. Avidité de divagations. Fuite d’un constat désastreux, pareil à celui du SECRET GARDEN de Richter où «tout est triste et solitaire et merdique». Chez Arcas, «c’est merdeux de nier l’existence de l’irrationnel» et «avec la télé, les enfants deviendront soit serial killers soit médecins légistes». Ce spectacle réunit quelques comédiens incontournables de la jeune scène belge francophone qu’éclaire le festival Impatience. L’on retiendra particulièrement Marie Bos (timbre de voix fascinant faisant résonner ensemble Maria Casarès et Fanny Ardant), Julien Jaillot, Claude Schmitz, Chloé de Grom. Stéphane Arcas bouillonne comme ses personnages. Plasticien, scénographe, il nous offre un final aux allures de fresque cosmique. L’acteur se fond dans le bleu du cadre de scène devenu gigantesque toile où percent des fragments lumineux pour formuler des espoirs tels que travail et résistance politique.

De ce presque diptyque belge du festival Impatience 2015 émanent humour, décalage pertinent, énergie créatrice, audace et humilité.