Selon le plasticien, dramaturge et metteur en scène Stéphane Arcas : « Lorsque la situation devient désespérée, si on ferme les yeux, qu’on envisage l’affaire autrement, on s’aperçoit qu’elle prête à rire ». Nous avons rencontré Stéphane Arcas. Il nous parle de sa pièce Bleu Bleusans fioritures, sans tapage. L’art mène à tout, jusqu’aux confins du monde, du « non » et de la résistance.

Sylvia Botella : Dès le début de la pièce Bleu Bleu, on éprouve l’étrange sensation qu’on vient après, que quelque chose a disparu. La première scène se déroule dans le bleu profond de la nuit. Et la pièce entière, en dépit de ses accents comiques voire grotesques, est imprégnée de « teintes obscures ». Comment avez- vous travaillé cette atmosphère sombre?

Stéphane Arcas : Le texte commence par la conjonction de coordination « et », « et au loin. Au milieu de la nuit (…) », le tout en minuscules. Quelque chose a déjà commencé.

J’ai écrit le texte de Bleu Bleu sur la base de carnets anciens retrouvés vingt ans après. En commençant par « et », c’est inscrire le tout dans une seule et même ligne du temps

Bleu Bleu traite du passé et de la (ma) jeunesse « perdue », en particulier, il y a forcément un peu de noirceur. Elle est en moi, comme elle l’est dans chacun de nous.

Après, nous avons beaucoup travaillé sur les lumières. Elles sont « étrangères » aux lieux ou situations qu’elles nimbent, créant ainsi une sorte de décalage. C’est très clair dans la scène où le projecteur bleu est en contre et découpe Nicolas Luçon. Son ombre joue.

L’ombre revient beaucoup dans mon travail et dans la plupart de mes pièces : L’argent, Forêt, etc. Elle me joue des tours. Je ne pensais pas qu’elle me rattraperait dans Bleu Bleu. Car le décor est très coloré, très réaliste.

L’humour est présent dans Bleu Bleu, mais ce n’est pas celui qui nous invite à rire à la fin. C’est pour cette raison, qu’il subsiste chez le spectateur une étrange sensation… C’est ce que j’aime.

Les années 1990 étaient des années très sombres : la guerre de Bosnie de 1992 à 1995, la guerre du Golfe de 1990 à 1991, etc. Nous avons très vite compris que nous ne sortirions pas de la crise due au second choc pétrolier (1979).

Dans le même temps, la jeunesse a beaucoup usé de toute cette noirceur pour s’en sortir. Une phrase dans le dossier artistique de Bleu Bleu l’exprime très bien : « Lorsque la situation devient désespérée, si on ferme les yeux, qu’on envisage l’affaire autrement, on s’aperçoit qu’elle prête à rire ». C’est ça, Bleu Bleu.

Bleu Bleu, c’est votre biographie. Et dans toute biographie, il y a une part dont on ne veut pas se souvenir et, une part de fantasme et de rêve, aussi. Que reste-t-il de vous? Et où se niche la fiction?

Bleu Bleu, c’est un mensonge. C’est mon travail de mentir. Il n’y a qu’à travers le mensonge – aussi énorme soit- il – que je peux dire la vérité – aussi énorme soit-elle.

Après, les personnages sont à la fois moi et pas moi. C’est une sorte de jeu spéculaire entre le texte, la mise en scène, les comédiens et mon passé. Les personnages sont des espèces de monstres hybrides faits de mon histoire propre et d’autres histoires, celles de mes amis Manu, Nico et Marco, et de mes ex-copines. Nos histoires personnelles étaient peut-être intéressantes mais il était nécessaire de les dépasser afin qu’elles deviennent l’histoire d’une génération et révèlent une forme d’universalité.

Bleu Bleu, c’est les années 1990, branchez les guitares!, la génération X, la dope, l’art, le sida, etc. Toutefois plus que les symboles, ce sont les relations humaines qui vous intéressent.

Je trouve que la manière de se parler recouvre une dimension très politique. Cela en dit beaucoup sur nos relations au monde et à la société. Se souvenir des liens persistants est important car l’amitié peut être aussi très politique. C’est pour cette raison que j’ai beaucoup travaillé sur le métalangage, celui qui existe entre amis.

Nous avions les velléités de vivre comme les personnages des romans de Bret Easton Ellis mais nous étions pauvres, nous vivions à Toulouse, le pays du foie gras. Le Sud-Ouest de la France, c’est fantastique mais ce n’est pas tout à fait Los Angeles.

Cependant, nous avions une qualité de vie et une exigence que le groupe permettait. Nous avons vécu des choses incroyables. Nous fictionnalisions notre quotidien avec beaucoup de drogues, de fêtes mais aussi beaucoup de créations et de travail. Le Stakhanovisme de l’inutile était notre credo.

Comme les personnages dans la pièce, nous nous stimulions. Tout était prétexte à créer. Dés que l’un de nous avait une idée, les autres lui emboitaient le pas immédiatement. Nous étions constamment dans une lecture du réel, autre. L’art et la vie étaient intimement liés. Et lorsque nous nous retrouvons, aujourd’hui, c’est encore vrai.

Les symboles pour les symboles, cela n’a pas grand intérêt. Kurt Cobain, c’est le James Dean des années 1990. Chaque génération a ses héros sacrifiés.

Dans Bleu Bleu, je parle des années 1990 parce que j’ai retrouvé des carnets que j’avais écrits à cette époque-là, mais j’aurais pu parler d’une autre époque. Aujourd’hui, les jeunes sont scotchés à leurs gsm. Mais je suis pareil. Même si je suis père de famille, je suis encore un adolescent. J’appartiens à la génération Y.

L’adolescence est un mythe, voire un mot. À mon sens, il y a seulement « l’enfant » et « l’adulte ». Quand arrête-t- on d’être un enfant? William Burroughs est mort à l’âge de quatre-vingt trois ans, il était encore junkie et il faisait la fête. Est-ce que c’était encore un enfant? Est-ce que c’était un adulte?

Dans Bleu Bleu, la drogue est omniprésente. Pourtant, vous la mettez en scène de la manière la plus sobre possible. Et le jeu des acteurs ne la souligne jamais  » brutalement « .

Une des consignes de jeu était : « La drogue est dans le texte, ne la jouez pas. Soyez très concrets. Si vous jouez sur le vif, si vous êtes persuadés des mensonges que vous dites, cela suffira ». Bleu Bleu est un précipité de mots concrets, d’images précises et de couleurs qui agissent directement sur notre perception. La pièce regorge d’ellipses temporelles, voire d’anachronismes. Par exemple, lorsque Élise parle du dernier livre de Chloé Delaume lu par Marie, elle dit : « C’est impossible qu’elle l’ait lu parce que Chloé Delaume a notre âge et qu’elle ne publiera son premier livre qu’en 2000, vu qu’on est en 92, je vois pas comment elle pourrait avoir lu son dernier livre de 2013 alors que le premier ne sortira que dans 8 ans d’ici ».

La pièce n’est pas didactique. Pourtant, elle nous invite à réfléchir à quelque chose de plus vaste : la résistance. Comment résiste-t-on à vingt ans ? Comment y parvient-on à quarante ans ?

Je pense que les opinions politiques que j’avais à l’âge de quatorze ans sont les meilleures. En dépit de la complexité de notre temps, il est important de garder une certaine forme de simplicité dans sa manière d’être au monde et dans le regard qu’on porte sur lui. Il ne faut jamais abandonner ni sombrer dans le fatalisme. Il suffit de savoir dire: non.

Ce n’est pas facile mais c’est la seule chose que je peux faire au regard de la situation. En tant qu’artiste, avoir du courage, c’est notre seul capital.

Il y a bien sûr la création mais il y a aussi notre mode de vie qui est une sorte de terrain d’expérimentation de l’économie. Dans Bleu Bleu, il est beaucoup question de production. Il est nécessaire de continuer de se battre. Je fais partie de ceux qui refusent le compromis à la belge et qui demandent encore une augmentation du budget de la culture. Au regard des millions dépensés par la Belgique pour accueillir le président Obama en 2014, je me dis que la prochaine fois, nous pourrions faire un rendez-vous skype et augmenter le budget de la culture.

Comment Stéphane Arcas voit le jeune homme qu’il était dans les années 1990 ?

J’étais arrogant et intransigeant. J’ai dû blesser beaucoup de personnes, mais ce n’était pas intentionnel. Cela procédait davantage d’un complexe d’infériorité. J’étais un gosse issu de la classe ouvrière. Mon père était peintre du dimanche mais il était maçon. Et ma mère faisait des travaux dans les champs. Je connaissais mes classiques tels que Pablo Picasso ou Andy Warhol grâce au groupe The Velvet Underground mais je n’avais pas de vraie culture. Lorsqu’on m’a demandé quelle option je souhaitais choisir à l’école des beaux-arts à Toulouse, j’ai répondu : « dessin ». Pour moi, l’école des beaux-arts, c’était dessiner des filles nues toute la journée, c’est pourquoi je l’ai préférée à Sciences Po. Après, ça a été une immense histoire d’amour avec l’art. Et ça l’est encore.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vos projets à venir ?

Nous prolongerons Bleu Bleu sous la forme du Cabaret grunge qui sera, à la fois exposition et programme, au Printemps de Septembre à Toulouse en septembre 2016.

Et toujours dans le prolongement de Bleu Bleu et de sa quête existentielle, et de l’exploration de mes origines sociales, je vais adapter le livre Retours à Reims de Didier Éribon. Nous avons déjà fait une lecture au Théâtre des Doms en juillet 2015. Nous créerons la pièce en 2017-2018.

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 21 mars 2016 à Bruxelles rtbf